Pellegrin.                                  221
I
L'an 1714, le famedi 22e jour de feptembre, environ les quatre heures de relevée, ed comparu par-devant nous Louis Poget, etc., Étienne Milache, fieur de Moligni, comédien ordinaire du Roi, tant pour lui que pour les autres comédiens du Roi, defquels il nous a dit avoir charge et pouvoir : Lequel nous a fait plainte contre le fieur Pellegrin, chef d'une troupe de danfeurs de corde, et dit que, au préjudice de plufieurs fentences rendues par M. le Lieutenant général de police, arrêts confirmatifs d'icelles et règlemens du Parlement et arrêts du Confeil qui font défenfe à tous danfeurs de corde de jouer et repréfenter fur des théâtres publics aucune pièce en comédie par dialogues, colloques, monologues, ni de quelque autre manière que ce puilTe être, fous les peines y portées, mème de démolition des théâtres; néanmoins ledit fleur Pellegrin et autres chefs de troupe de danfeurs de corde, au mé­pris defdits arrêts et règlemens, ne biffent pas de faire jouer et repréfenter publiquement et journellement des pièces de théâtre et comédies fuivies par fcènes et actes fur des théâtres publics qu'ils ont fait élever à cet effet aux environs de la foire St-Laurent, dans lefquelles pièces les acteurs et actrices fe parlent et fe répondent les uns aux autres en profe félon le fujet de la pièce comique qu'ils repréfentent et jouent, ce qui forme des comédies complètes et eft abfolument contraire auxdits arrêts. Pourquoi il nous requiert de nous tranfporter heure préfente dans la loge et falle dudit fleur Pellegrin à la foire St-Laurent, où fe jouent et fe repréfentent lefdites comédies, à l'effet de dreffer procès-verbal defdites contraventions auxdits arrêts et règlemens, ce qui fait un tort d'autant plus confidérable auxdits comédiens du Roi et con­traire aux privilèges qu'il a plu à Sa Majefté de leur accorder pour leur établiffement, qu'ils font obligés de foutenir avec de grands frais et dépenfes l'hôtel de la Comédie, rue des Foffés-St-Germain, dans Ie fonds duquel ils fe' trouvent tous engagés pour plus de 300,000 livres.
Signé : E. M. de Moligni.
En conféquence, nous fommes tranfporté ledit jour 22 feptembre, fur les cinq heures du foir, en la falle et jeu de danfe de corde dudit fleur Pellegrin, en la foire St-Laurent où, après le jeu de danfe de corde fini, il a été repré-fenté fur un théâtre orné de luftres et de décorations différentes, une pièce comique qui a pour titre : Amphytrion, ou les Deux Arlequins (1), en plufieurs
(1) Amphytrion, parodie cn trois actes ct cn vaudevilles, dc la pièce de Molière du mème nom, par Raguenet, acteur forain. A la fin dc la parodie, Amphytrion veut tuerjupiter d'un coup de fusil, mais celui-ci pour le calmer chante le vaudeville suivant :
Cocu n'est pas un fort beau nom,
C'est un titre qui blesv-Mais des cornes de ma façon Sont titres dc noblesse ! Raguenet ouait très-vraiscmblablcment le principal rôle daus Ia pièce.